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L'effet du paysage sur les pollinisateurs : l'apport du Spipoll

Alors que le lierre grimpant est en fleur en ce début d'automne et qu'il est encore possible de faire de belles observations de pollinisateurs avec le programme Spipoll, cet article vous présente les résultats scientifiques publiés en 2023 par des chercheurs en écologie (1) grâce aux données transmises par les participantes et les participants.

Spipoll, qu'est-ce que c'est ?

Spipoll (Suivi photographique des insectes pollinisateurs) est un programme de sciences participatives. Il s'agit d'observer pendant 20 minutes une espèce de plante à fleurs dans un rayon de 5 mètres et de photographier toutes les espèces d'insectes et araignées la visitant. Une fois les photos triées et recadrées, les espèces peuvent être identifiées ou au moins assignées à une catégorie ("morpho-taxon") à l'aide d'une clé de détermination. Une "collection" est ainsi constituée. Ce programme s'adresse à tout le monde et donc également aux élèves. Les scolaires peuvent saisir et transmettre leurs collections sur le site de Vigie-Nature École.

Un exemple de collection sur une centaurée (Simon Bénateau)

En haut (de gauche à droite) - Un papillon (Lépidoptères) : le demi-deuil (1 individu) ; trois abeilles (Hyménoptères) : l'abeille mellifère/domestique (2 à 5 individus), un bourdon noir à bandes jaunes et cul rouge (1 individu), une mégachile (1 individu).

En bas (de gauche à droite) - Deux mouches (Diptères) : une mouche difficile à déterminer (entre 2 et 5 individus) et un syrphe (1 individu) ; un Coléoptère : une mordelle (plus de 5 individus) ; une araignée : l'araignée crabe Misumena (1 individu).

Pour plus d'informations sur le protocole, vous pouvez visiter la page dédiée :

https://www.vigienature-ecole.fr/spipoll

Pour savoir comment saisir ses données, vous pouvez consulter ce tutoriel :

https://www.vigienature-ecole.fr/tuto-site

Des données précieuses pour comprendre l'impact des pratiques humaines

En 13 ans, 4000 personnes, très majoritairement issues du grand public, ont constitué 70000 collections représentant environ 700000 photos d'insectes et d'araignées des fleurs. Ces collections, réparties sur tout le territoire français sur une longue durée, correspondent à de nombreux contextes paysagers, urbains, agricoles ou semi-naturels*. Ces données constituent une occasion unique de comprendre l'impact de la transformation des milieux par les humains sur les pollinisateurs.

L'effet de trois gradients paysagers, de la ville aux milieux semi-naturels, des milieux semi-naturels aux milieux agricoles et des milieux agricoles à la ville ont ainsi pu être étudiés. L'effet de ces gradients sur la richesse en morpho-taxons a pu être analysé.

Trois types de gradients considérés dans cette étude.

* Le mot semi-naturel est utilisé car aucun milieu en France ne peut être considéré comme exempt d'action humaine. Cela signifie juste que la pression humaine est moins forte sur ces milieux.

Quelques résultats de l'étude

Sans surprise, la richesse totale en morpho-taxons est la plus faible dans les paysages les plus urbanisés qui sont aussi les plus artificialisés. La richesse maximale est constatée dans les paysages agricoles mais avec tout de même 30% environ d'espaces semi-naturels, donc relativement hétérogènes.

Richesse moyenne en morpho-taxons selon les trois gradients paysagers.

Comment lire ce type de document ?

Chaque sommet du triangle correspond à des paysages constitués à 100% en surface du type indiqué (urbain, agricole ou semi-naturel). Par exemple, plus on s'éloigne du sommet urbain pour aller vers le sommet agricole et plus le paysage s'appauvrit en éléments urbains et s'enrichit en éléments agricoles. A mi-chemin entre les deux sommets, le paysage est constitué à 50% en surface d'éléments urbains et 50% en surface d'éléments agricoles. Les pourcentages ont été établis dans un disque de rayon 2,5 km.

Les couleurs représentent la richesse moyenne le long de ces gradients. Plus les couleurs sont froides, plus la diversité est faible et inversement pour les couleurs chaudes. Malgré le grand nombre de collections existant dans des conditions variées, il était impossible de remplir tout le triangle et la richesse a été extrapolée sur toute sa surface à partir des données collectées en utilisant des outils statistiques. Ceci explique la mention de "richesse prédite" sur le document.

 

L'originalité de l'étude est aussi d'avoir regardé l'effet des gradients sur certains groupes en particulier et les résultats sont alors très contrastés...

Les papillons (Lépidoptères) étudiés dans cette étude sont principalement ceux actifs le jour. Leur richesse est la plus forte dans les milieux à composante semi-naturelle forte. Ils sont en effet particulièrement sensibles aux changements de leur environnement. De plus, les chenilles de chaque espèce consomment souvent un petit nombre de plantes nourricières voire une seule espèce, davantage présentes dans les milieux semi-naturels.

Les abeilles quant à elles (environ 1000 espèces en France qu'il ne faudrait pas réduire à la seule abeille domestique) ont la richesse la moins importante en milieu agricole et les villes leur semblent moins préjudiciables ! Les abeilles sont en effet très sensibles à l'intensification des pratiques agricoles : forte sensibilité aux pesticides, faible diversité des plantes à butiner, peu de sites où faire leur nid. Ceci est d'autant plus important pour l'humanité qu'une grande partie de la production alimentaire dépend de la pollinisation des abeilles et que les abeilles sauvages sont souvent de meilleures pollinisatrices que l'abeille domestique.

Enfin, les syrphes, un groupe de mouches pollinisatrices, ont la richesse la plus forte en milieu agricole ! Ce résultat surprenant s'expliquerait par la forte dépendance des larves de nombreuses espèces vis-à-vis des pucerons dont elles sont prédatrices. Or, les pucerons sont très présents en milieu agricole. Attention, ce résultat ne légitime pas l'agriculture intensive, certaines espèces rares, sous-estimées dans cette étude, ne sont présentes que dans certains milieux à forte composante semi-naturelle justifiant leur protection.

Richesse moyenne de trois taxons précis selon les trois gradients paysagers.