Newsletter #64
Une histoire de Paris racontée par les plantes sauvages de ses rues

Le printemps est là et les plantes urbaines commencent à fleurir les rues. Le moment idéal pour faire ou refaire le protocole "Sauvages de ma rue" !

https://www.vigienature-ecole.fr/sauvages

Si vous vous êtes déjà demandé·e·s comment les données envoyées au Muséum pouvaient être utilisées par les chercheurs et chercheuses, voici les résultats préliminaires d'une étude originale (1) menée par l'équipe de Nathalie Machon, professeure au CESCO (Centre d'Écologie et des Sciences de la COnservation). Les données issues de « Sauvages de ma rue » ont pu être comparées à un inventaire réalisé à Paris par Joseph Vallot, naturaliste du XIXème siècle. Et si les communautés de plantes nous racontaient les changements environnementaux connus par la ville ?

Une occasion unique : l'inventaire botanique réalisé par Joseph Vallot

En 1884, Joseph Vallot (Lodève, 1854 – Nice, 1925) publie un ouvrage qui s'intitule « Essai sur la flore du pavé de Paris limité aux boulevards extérieurs, ou Catalogue des plantes qui croissent spontanément dans les rues et sur les quais, suivi d’une florule des ruines du Conseil d’État ». Il y inventorie les espèces de plantes urbaines présentes à cette époque soit il y a plus de 140 ans.

A gauche, Joseph Vallot, photographié par Eugène Pirou

A droite, Quai du Louvre peint par Claude Monet en 1867

Il y précise également la zone inventoriée ainsi que les habitats prospectés. Sa méthodologie est exactement celle utilisée par le programme « sauvages de ma rue ». Il s'agit donc d'une formidable opportunité pour comparer les communautés de plantes de Paris entre ces deux époques alors que la société et l'environnement parisiens ont subi de profonds bouleversements !

Des communautés qui ont changé

En se basant sur l'inventaire de Vallot de 1884 et sur les données de « sauvages de ma rue » en 2021, on remarque que le nombre d'espèces total a peu changé à Paris (177 en 1884 contre 184 espèces en 2021). On pourrait croire à une stabilité si l'on ne regardait pas la nature des espèces concernées. En effet, seules 89 espèces sont communes entre les deux dates ce qui implique des changements importants.

Comparaison de la richesse et de la composition floristique de la flore des rues de paris entre 1884 et 2021

De plus, on estime que sur les 88 espèces présentes en 1884 et absentes en 2021, 15 ont disparu de Paris au XXème siècle. Sur les 95 espèces présentes en 2021 et pas en 1884, 41 espèces ont colonisé Paris au XXème siècle. 

Et des préférences écologiques des communautés qui ont aussi changé !

Chaque plante a ses préférences écologiques en termes de température, caractéristiques du sol etc. Grâce à des données de la littérature scientifique, il est possible d'attribuer à chaque plante une note représentant son exigence vis-à-vis d'un facteur écologique donné. Pour la température par exemple, on peut attribuer une note entre 1 (pour les plantes les plus affines des climats froids comme l'edelweiss) et 9 (pour les plantes les plus affines des climats chauds comme l'olivier). On peut ensuite réaliser une moyenne des coefficients pour toutes les espèces de plantes présentes à un moment et à un endroit donnés ce qui nous donne une image d'ensemble des exigences de toute la communauté. C'est ce qui a été réalisé pour comparer les communautés de plantes urbaines entre 1884 et 2021 pour toute une série de facteurs écologiques. Les premiers résultats sont saisissants :

* Des communautés qui « se sont réchauffées » : le coefficient thermique moyen a significativement augmenté entre 1884 et 2021. Difficile de ne pas voir de lien avec le dérèglement climatique. La température moyenne a augmenté de près de 2°C à Paris depuis 1900 ! Des espèces méditerranéennes ou introduites depuis des régions chaudes ont donc remplacé certaines espèces d'affinité plus froide.

La crépide à feuilles de capselles (Crepis bursifolia, Astéracées), une plante affectionnant les climats chauds

* Des communautés ayant plus d'affinité pour les sols alcalins : le coefficient moyen relatif au pH du sol a également significativement augmenté. La bétonisation et en particulier l'utilisation accrue du ciment, à base de calcaire, expliquerait au moins pour partie cette différence.

* Des communautés ayant moins d'affinité pour le nitrate : aussi étrange que cela puisse paraître, l'affinité pour le nitrate des communautés végétales a diminué alors que les déchets azotés restent très importants en ville (détritus, urine, déjections canines etc). Pour comprendre, il faut se replonger dans l'histoire d'un Paris où la voiture à moteur est absente et où le cheval est roi apportant son lot de crottin riche en azote. Des espaces agricoles étaient encore présents, utilisant les déchets de la ville. Ils avaient leur lot de plantes très affines pour l'azote dont certaines se resemaient probablement spontanément dans les rues. Vallot y mentionnait ainsi les lentilles et les asperges, aujourd'hui disparues de la capitale.

Omnibus à trois chevaux, carte postale, vers 1900

* Des communautés enrichies par des espèces exotiques : profitant probablement du réchauffement climatique et d'échanges mondialisés, de très nombreuses espèces exotiques se sont installées à Paris.

La pâquerette des murailles (Erigeron Karvinskianus, Astéracées), une plante originaire du Mexique et d'Amérique centrale